12.04.2006

Jerzy Ruszczynski par Jeanine Rivais

 Jerzy Ruszczynski en lutte contre son monde

                              « Inhumain ». art outsider

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                        Jerzy Ruszczynski n’a ni un esprit simple, ni un cœur léger ! En attestent ses dessins mettant à nu son mal-être existentiel, son intérêt angoissé pour l’humanité, et les aléas de son environnement. Environnement qui est un huit clos, au fil duquel le visiteur avance, perplexe, sans avoir jamais la certitude de détenir la bonne clé. D’autant que ne respectant aucune tradition artistique, mais ayant créé son style éminemment personnel, l’artiste ne lui livre jamais tout prêt ce qu’il exprime ; et que les titres eux-mêmes, dont l’importance semble évidente ne permettent à quiconque de comprendre jusqu’où il a souhaité aller ? Progressivement, pourtant, ce visiteur prend conscience de la « profondeur psychologique » des scènes de Jerzy Ruszczynski : Bien que plusieurs années d’études plastiques l’empêchent d’appartenir à l’art brut, il produit un « Art immédiat », rendu particulièrement net par l’utilisation des crayons de couleurs avec lesquels il exprime sans nuances, l’essentiel de ce qu’il « dit ». A savoir sa difficulté à trouver un équilibre dans le monde ; l’âpreté avec laquelle il cherche à tirer la quintessence des objets qui « entourent »,  « situent » ses personnages ; la récurrence de leur présence et leur rôle de générateurs d’épouvante dans la gestation de l’œuvre : le fait qu’ici, n’existent aucun espace « vide », aucune respiration pour ces êtres serrés les uns contre les autres et pourtant empêchés de communiquer …

                    Subséquemment, sachant qu’il s’agit d’épisodes tirés du quotidien, longtemps après qu’ils soient advenus, c’est-à-dire à un moment où n’agissent plus que la mémoire, le souvenir, la fantasmagorie- ce visiteur va essayer de pénétrer dans ces lieux indéfinis, clos sans aucune amorce d’ouverture. Tour à tour, il va parvenir ( We measure) à des routes tortueuses, boueuses, inondées sinuant dans le paysage…à des personnages hurlant, en se cramponnant à des pieux pour résister à la violence de cette tornade qui abat des arbres ; et à des maisons avec lesquelles le vent (toujours lui ) semble jouer au chamboule tout. Mais pourquoi ici cet unique oiseaux éperdu, là ce chien affolé ? Et surtout, que fait, incongrue au milieu de l’image, cette bouche calme et sensuelle, magnifiquement dessinée et maquillée, qui semble échapper complètement à la folie régnant tout autour d’elle ?

                                                                                       

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                        D’œuvre en œuvre, reviennent le même questionnement, l’enchaînement des possibilités, la même violence : Personnage tendant les bras pour échapper à l’écrasement par un arbre qui s’abat sur lui (Blanchir) ; et à la noyade, alors que des gouttes énormes le menacent de tous côtés. Bras serrés en des sortes d’étaux ( La machine infernale), tandis qu’au-dessus un monstrueux oiseaux lance de part et d’autre du bout de ses ailes, des courants électriques ; et qu’une jeune femme nage éperdument pour échapper à cette horreur. Individus debout près de quatres fenêtres ouvertes sur l’obscurité bleue ( Voyage au bout de la nuit ), tandis que par les interstices inférieurs se déversent des flots de sang. Etres masculins, toutes dents dehors ( Jalousie), en train de se battre pour une femme située entre eux deux, ect …

                                                                                     

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                       Il faudrait à l’infini, reprendre toutes ces situations, inventorier les éléments qui en font des scènes cauchemardesques ; voir comment des objets banals (pincettes, brosses, peignes …) interviennent dans les relations intra muros ; deviner pourquoi ce paisible Goûter en famille où deux femmes s’apprêtent en souriant à servir, devient soudain la proie d’un « père ? » « mari ? » « ogre ? » … dont la tête part des jambes, bée méchamment par-dessus ses dents énormes tandis que, le bras levé, il met le feu à la maison. Découvrir, en somme pourquoi « la tranquille machine »* s’est ainsi détraquée pour générer ces univers kafkaïens, tous différents, et néanmoins toujours les mêmes, la violence allant crescendo jusqu’au moment où Ruszczynski / dessinateur à court d’arguments pour continuer, Ruszczynski / écrivain prend la relève, et avec force flèches, écritures dispersées ou textes constitués, mène la scène à son paroxysme.

 

                                                                                                 

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                          Parfois pourtant, la volonté de « libération » de Jerzy Ruszczynski est flagrante. Ainsi, dans « Les portes magiques », par exemple, crée-t-il deux personnages souriants, lorgnant sans ambiguïté l’un vers l’autre. Chacun dans l’espace qui lui est dévolu, supportant une partie du globe terrestre. Seulement voilà, au-dessus de leurs têtes, vole un oiseau à quatre becs acérés. Et, entre leurs deux cellules d’une rigueur scientifique, en est érigée une troisième, dans laquelle a poussé un arbre, dans l’encadrement d’une porte intérieure. Mort maintenant sauf deux ultimes feuilles ; et dont les racines rampent comme une pieuvre. « chez l’homme », des outils vrillent la paroi. « chez la femme », arrivent une main et des lampes électriques. Ce ne sont pas des objets que lui envoyait l’homme : ils n’ont pas pu traverser l’épaisseur de la paroi ! Finalement, puisque ces deux personnages sont incapables d’ouvrir la plus petite brèche, cet espace est-il plus optimiste que les autres ? Ou bien, sommes-nous encore une fois dans un monde d’impossible communicabilité ? Il semble bien finalement que, quels que soient ses efforts pour « rencontrer ses êtres », Jerzy Ruszczynski en soit incapable, et qu’une rédhibitoire analogie dans la violence lie tous ses tableaux et intrigue celui qui tente d’en déchiffrer les multiples sens, à travers les aléas de ces vies improbables. Et si l’auteur de cette (ces) tragédie (s), est lui-même indéterminé devant ce qu’il exprime, comment un étranger en pénétrerait-il infailliblement les arcanes ?

 

                                                                                     

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                        Ainsi, Jerzy Ruszczynski en est-il venu à générer un monde à lui mais lui échappant sans cesse ; se voulant humain, mais se terminant toujours dans une insupportable ambiance ; composé d’individus lévitant entre enfermement et danger ; organisé sur des incertitudes par un artiste qui, outre celui de la couleur déjà évoqué, possède un talent inné de la composition et de la mise en scène. Qui crée, de ce fait, une œuvre majeure aux vibrations chromatiques si fortes, aux charges de matière si drues, qu’il faut prendre du champ pour les percevoir toutes ; un théâtre de la vie où se happent et se repoussent l’humanité et l’enfer. Un univers dérangeant, mais si puissant et personnel que personne n’envisagerait d’en changer le moindre trait de crayon.

                                                              Jeanine Rivais

*Kafka.                                                                        

     

   Englishmedium_drapeau-anglais-small.gif text :           

http://jrivais.club.fr/PAGES/ruszczi.htm

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